Alors que la réalité de la guerre est de plus en plus présente, que les nations réinvestissent dans l’armement, que les relations internationales se résument toujours davantage à des rapports de forces … désirons nous encore la paix ?
La question peut paraitre brutale et absurde.
Tout le monde veut la paix !
Vraiment ?
Pourquoi sommes-nous alors si peu assidus à cultiver cette paix qui nous est pourtant si chère ?
Dans cet article je vous propose un temps d’arrêt pour se demander si et comment nous sommes des artisans de paix.
Qu’est-ce que la paix ?
Le Larousse évoque l’absence de guerre entre états, un état de concorde entre citoyens, l’absence de conflits entre personnes, la tranquillité d’un individu, une absence d’agitation et de bruit dans un lieu…
Pour comprendre toute la profondeur de ce mot, partons du Proche- et du Moyen-Orient. La paix, le « Shalom » hébreu et le « Salam » arabe qui partagent la même racine sémitique, c’est la façon de se dire bonjour. Dans les textes anciens (Torah, Bible), ce Shalom est bien plus que l’absence de guerre ou de conflit. Il invite à un état de plénitude, d’harmonie avec soi-même, avec les autres, avec la terre, avec le tout autre.
Plus qu’un état, ce salut semble nous proposer un chemin intérieur. Imaginez que vos proches ou vos collègues, au lieu de vous dire « bonjour » ou « salut » vous disent :
« Que cette journée te donne de cheminer vers plus de plénitude et d’harmonie avec toi-même, les autres, la terre et ce qui nous dépasse. »
Je concède que c’est un peu long. Nous pourrions dire plus simplement :
« Que la paix soit avec toi. »
Comment cultiver la paix en soi ?
Je crois que les guerres commencent en chacun de nous. La meilleure façon pour les éviter est de cultiver la paix en soi comme un jardinier attentif prend soin de l’arbre le plus précieux de son jardin.
Cette paix intérieure est-elle possible alors qu’autour de soi tout est bruit, agitation, agressivité, violence ?
Tout ?
Le premier pas est peut-être d’identifier des lieux de silence et de sérénité qui agissent comme un soleil pour mon jardin intérieur. Dans ce silence, mon arbre de paix peut déployer ses racines vers cette source en moi, une source de paix. La paix part de nos profondeurs pour rayonner ensuite en surface. C’est à moi d’entretenir cette connexion avec ma source, cette harmonie entre mon être et mon faire.
Lorsque cette connexion est entretenue et solide, le bruit extérieur n’a plus de pouvoir sur nous. Nous pouvons rayonner de cette paix, même en pleine guerre.

Etty Hillesum est une jeune juive, décédée en novembre 1943 dans le camp de concentration d’Auschwitz. Entre 1941 et 1942 elle a tenu un journal intime au beau milieu de l’horreur de la guerre et de la shoah. En voici un extrait écrit en 1942 au camp de transit de Westerbork, antichambre d’Auschwitz :
« D’abord faire la paix en soi-même. Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient, aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’Homme, j’ose le dire sans fausse honte.
La vie est difficile, mais ce n’est pas grave. Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue, en amour – ou est-ce trop demander ? …
Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie ; oui, vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième de la guerre. »Etty Hillesum, journal intime, 1942
Comment être artisan de paix autour de soi ?
Construire et renforcer des murs ou bâtir et restaurer des ponts (1)… Un choix à faire.
Si je suis honnête avec moi-même et que j’observe ce que je dis et ce que je fais, je constate que mon choix n’est pas aussi clair que ce que je souhaiterais. Si je traçais une ligne au beau milieu d’une page blanche pour indiquer à gauche les murs que je construis, renforce ou entretiens et à droite les ponts, je me rendrais compte que la colonne de gauche serait loin d’être vide… Que ce soit en moi, dans mon couple, avec mes enfants qui me sont si chers, mes proches et celles et ceux que je croise chaque jour, je ne construits pas que des ponts…
« Notre unique obligation morale, c’est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu’à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y aura de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition. »
Etty Hillesum, journal intime, 1942
Plutôt que de réagir à chaque fois que je vois un mur se construire, il m’arrive d’y apporter ma pierre plutôt que de tenter de bâtir un pont. Pas facile d’être artisan de paix dans un monde où la violence prend tant de place.
Souvent nous sommes tentés d’être violents pour que d’autres ne le soient plus. Témoins d’injustices qui nous révoltent, poussés par la colère qui gronde en nous, la tentation est grande de coller des étiquettes, de juger, d’insulter, de mépriser, d’isoler…
Nous ne ressentons plus de « Shalom », plus d’harmonie, de chemin de paix, de connexion à notre source, mais un sentiment désagréable de non-amour, de division, de désespérance, de haine parfois.
Le combat non-violent
Pas facile d’être un artisan de paix. Celles et ceux qui ont voulu la semer sur la terre l’ont parfois payé de leur vie : Martin Luther King, Gandhi, Jésus de Nazareth… Pour tous, cela aura été un combat.
Un combat pas comme les autres. Un combat où ils se sont lancés sans armes. Un combat où il n’y a pas d’ennemis. Un combat dont l’objet est autant la dignité et le respect de celles et ceux qui subissent l’injustice que la dignité et le respect de celles et ceux qui en sont les auteurs.
L’artisan de paix est désarmé et c’est précisément cette vulnérabilité qui le rend désarmant.
« L’artisan de paix est désarmé et désarmant »
Ses leviers sont la « force de la vérité » (Gandhi), la « force de l’Amour », la « bonne puissance » (Laurien Ntezimana) … Il n’est pas sans force, ni sans puissance… Au contraire, ses outils sont les plus puissants, ceux qui finissent toujours par l’emporter. Pas par « gagner », mais par emporter tout et tous dans leur dynamique.
Son combat est non-violent. Branché sur sa source, c’est la paix qu’il sème et non pas des mines qui sauteraient tôt ou tard. Il dit non à la violence, non au fait de riposter à toute forme d’agression, non aussi au fait de fuir ou de s’écraser. Il fait face. Sa posture met en lumière l’imposture et l’absurdité de la violence.
Jean Goss et Hildegard Mayr
Jean Goss et son épouse, Hildegard Mayr, ont été des apôtres de la non-violence.

Soldat de l’armée française, Jean est fait prisonnier en défendant Dunkerque du 28 au 31 mai 1940 pour permettre aux soldats alliés d’embarquer vers Angleterre avant l’arrivée des chars ennemis. Après une résistance héroïque, à court de munitions, il est fait prisonnier. Il passera le restant de la guerre dans les camps allemands.
A un moment donné, il se retrouve dans un camp où un des gardiens a l’habitude de choisir tous les soirs un prisonnier pour le rouer de coups. Tout le camp vivait dans la terreur. Un soir Jean décide de se porter volontaire : il s’approche du gardien et lui dit :
« Ce soir c’est moi que vous devez battre. »
Le gardien commence par ricaner en disant :
« Bien, si tu es courageux, dis-moi combien de coups je dois te donner. »
Jean répondit calmement :
« Je laisse cela à votre conscience ».
« Je n’ai pas de conscience ! » cria le gardien.
Et c’était vrai… personne ne l’avait ni respecté, ni aimé pendant toute sa vie. Jean continua à lui parler avec douceur en l’encourageant. Il l’aimait.
A la suite de cet échange, le gardien n’a plus jamais battu personne. Il n’en avait plus besoin. Quelqu’un l’avait aimé sans le juger, gratuitement, inconditionnellement.
Cet épisode de la vie de Jean Goss démontre combien seul l’amour peut venir à bout de la violence.
Dès la fin de la guerre, Jean a parcouru le monde en apôtre de la non-violence. Il va marquer beaucoup de personnes tant par la puissance de sa parole que par ses interventions dans des situations très concrètes de conflits régionaux ou de dictatures comme en Amérique Latine, en Asie du Sud-Est, au Congo et ailleurs. En Belgique il a inspiré la création de l’asbl « Sortir de la Violence » qui promeut la Non-Violence Active (NOVA), entre autres par des formations que je vous recommande chaudement.
Leader de paix ou de guerre ?
Ce blog est dédié au leadership. Si vous gérez des entreprises, des organisations ou des équipes, demandez-vous comment vous êtes artisans de paix. Comment votre leadership est source de « Shalom » en vous et autour de vous ?
Cet article vous a plu ? Soyez un artisan de paix : likez le, transmettez le sur vos réseaux et à vos amis et laissez nous un commentaire.
Shalom,
Pierre
Pour aller plus loin…
(1) « Construire et renforcer des murs ou bâtir et restaurer des ponts ». Les murs et les ponts dont il est question ici deviennent particulièrement clairs avec la Roue du Changement de Regard. Je vous invite à relire les articles qui présentent cet outil :
- Tout part du regard : il enferme ou libère !
- Les trois mécanismes qui bloquent nos relations
- Transformer les murs qui nous séparent en ponts !
(2) Si vous voulez intégrer la Non-Violence Active (NOVA) dans votre quotient pour vivre des relations ouvertes, authentiques et non-violentes, profitez de notre formation en ligne «eNOVA » (réduction avec le code BDL).
(3) Pour creuser ce sujet, découvrez les écrits de Jean Goss et d’Etty Hillesum.
© Mote Oo Education



0 commentaires